Alors que l’Union des barreaux d’Algérie a appelé les robes noires à faire du 23 février une journée de protestation, les barreaux de Tizi Ouzou, Bouira et Boumerdès comptent faire grève dès aujourd’hui, et ce, jusqu’à jeudi prochain, avec un sit-in aux sièges des cours le 22 février 2021. Leur mot d’ordre est le soutien à leur confrère du barreau de Blida, placé sous mandat de dépôt, le rejet de «la justice des instructions» et «le respect de l’Etat de droit».

La corporation des avocats est en ébullition et se dirige vers une confrontation avec les magistrats, auxquels elle reproche «d’exécuter des instructions», alors que ces derniers, par la voix de leur syndicat, dénoncent ce qu’ils estiment «être une pression pour consacrer la justice des instructions et de la dictée»A l’origine de cette crise, une affaire privée ayant opposé, il y a une année, un avocat à une magistrate de la cour de Blida, mais vite réglée entre les chefs de la cour et le bâtonnat.

Cependant, il y a quelque temps, des incidents ont éclaté entre les deux protagonistes, suscitant un dépôt de plainte de la magistrate, et rapidement une mise sous mandat de dépôt de l’avocat. Une demande de mise en liberté est déposée à la chambre d’accusation devant examiner en ce mercredi 17 février quatre dossiers. A la surprise générale, dans trois d’entre elles, elle a prononcé la mise en liberté et le quatrième, lié à l’avocat, a été mis en délibéré sous huitaine, provoquant la colère des avocats, qui manifestent à l’intérieur de la cour en dénonçant ce qu’ils ont estimé être «une justice du téléphone». La protestation gagne les autres wilayas.

Dans un communiqué diffusé en début de soirée, la corporation appelle ses adhérents à boycotter les audiences du jeudi 18 février 2021, «en solidarité» avec les membres du barreau de Blida. Contacté, le bâtonnier Abdelmadjid Sellini a déclaré que les avocats ont constaté que leur confrère de Blida a été incarcéré ès qualités et non pas parce qu’il a fauté.

«Ce n’est pas un cas isolé. Au tribunal de Bir Mourad Raïs, un avocat ayant demandé l’arbitrage pour une histoire d’honoraires, qui, en dépit d’une décision en sa faveur rendue par le tribunal de commerce, se retrouve avec un mandat d’arrêt, au pénal, après la deuxième plainte de l’entreprise de recouvrement. Pourtant, le jour même dans la même audience, l’avocat, pour un chèque de 1,26 million de dinars, a fait l’objet d’un mandat d’arrêt, et dans une autre affaire avec un montant de 50 millions de dinars, le mis en cause a été laissé en liberté.

Pour en revenir à Blida, je peux vous dire que dans la pratique, c’est vraiment exceptionnel que la chambre d’accusation mette en délibéré sous huitaine les décisions liées au mandat de dépôt. La décision a été prise à dessein et les conditions de mise en détention n’ont pas respecté la procédure. Les avocats, bien que la loi les protège dans l’exercice de leur fonction, sont souvent malmenés. Il n’y a pas de coordination entre l’institution judiciaire et la défense. Nul n’est au-dessus de la loi, mais lorsqu’un avocat n’est pas protégé, il appartient aux Ordres de réagir et de le soutenir. Les juges devraient refuser la justice du téléphone et appliquer la loi et rien que la loi.

Des innocents ont été mis en prison sur instructions. Ils devraient commencer par balayer devant leur porte.» Me Sellini répond, en fait, à la déclaration du président du Syndicat national des magistrats (SNM), Issad Mabrouk, qui, en réaction au mouvement de protestation des avocats mercredi dernier, avait qualifié la manifestation des robes noires à l’intérieur de la cour de Blida de «clownesque, dont l’objectif est de consacrer la justice des pressions et de la dictée», tout en apportant son soutien à la présidente et aux magistrats de la chambre d’accusation en rappelant qu’ils «sont les seuls habilités à rendre les décisions, loin de toute pression ou intervention».

Le bâtonnier d’Alger affirme que «la justice doit rester au-dessus de toute considération et faire respecter les lois et la procédure». Lui emboîtant le pas, l’Union nationale des barreaux d’Algérie (Unba) exhorte, elle aussi, les avocats à boycotter leurs activités dans les tribunaux et les cours durant la journée d’aujourd’hui, 23 février, en «signe de soutien» à l’avocat du barreau de Blida, placé en détention, et pour exiger «le respect des lois et des procédures» en matière de mise sous mandat de dépôt.

Pour leur part, les trois barreaux de Tizi Ouzou, de Béjaïa et de Bouira décident d’accentuer le niveau de la colère en optant pour un arrêt de travail à partir d’aujourd’hui jusqu’à jeudi prochain. Dans un communiqué signé par le bâtonnier Salah Brahimi, le barreau de Tizi Ouzou explique qu’«après une large concertation avec les membres du Conseil, plusieurs consœurs et confrères, le barreau, fidèle à ses engagements pour la défense des causes justes, a pris la décision d’observer une grève de 3 jours, les 22, 23 et 24 février 2021, en guise de soutien au barreau de Blida, qui vient de voir un des siens mis sous mandat dépôt. Il s’agit d’une affaire qualifiée de délit et, à ce juste titre, nonobstant la véracité des faits, le mandat de dépôt doit être une exception, surtout que notre confrère présente toutes les garanties pour comparaître devant la juridiction compétente».

La même décision est entérinée par le barreau de Béjaïa, qui l’annonce dans un communiqué, en précisant qu’un sit-in aura lieu le 22 février au siège de la cour. Pour les avocats, «ce qui s’est passé à Blida est un grave dérapage à l’encontre de la défense et ne représente qu’une partie d’une série de décisions prises contre la profession». Dans le même sillage, le barreau de Bouira se solidarise avec ses confrères, en décidant lui aussi de rejoindre le mouvement de grève d’aujourd’hui jusqu’à jeudi prochain.

La contestation des robes noires risque de faire tache d’huile et pourrait mettre le justiciable devant le fait accompli. Les avocats estiment qu’ils défendent les droits de la défense pour assurer une justice équitable, et les magistrats leur répondent qu’ils refusent la justice de la pression et de la dictée. Les deux parties se renvoient la balle et entre les deux, c’est d’abord la justice qui en prend un sérieux coup, puis le justiciable, pénalisé par une semaine de grève. 


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