L’historienne Karima Dirèche a estimé que la contestation populaire « a renoué  avec les notions de résistance de la longue lutte anticoloniale ». La directrice de recherche CNRS/Aix-Marseille Université a livré une analyse, dans une interview parue ce dimanche dans le journal El Watan, sur le Hirak. Elle considère que ce mouvement populaire reprend à son compte les fondamentaux de l’histoire révolutionnaire algérienne.

Karima Dirèche a expliqué, dans son analyse, que « le Hirak a laissé exprimer la volonté d’une grande partie des manifestants à rompre avec les récits historiques d’Etat ». « En se focalisant sur le rejet unanime du régime politique, la contestation populaire a renoué avec les notions de résistance de la longue lutte anticoloniale. Le Hirak reprend à son compte les fondamentaux de l’histoire révolutionnaire algérienne (résistance, esprit de sacrifice, engagement, patriotisme) pour lui réinsuffler son idéal premier considéré, par l’opinion publique, comme disparu », estime-t-elle.

L’historienne a également constaté que « la réappropriation des symboles révolutionnaires (le 1er Novembre, l’emblème national, “un seul héros, le peuple”, …) participe à cette volonté de renouer avec une histoire de combats et de résistances dont le but était la liberté, la justice et l’égalité ». Elle souligne que « les martyrs ne viennent pas alimenter la traditionnelle rhétorique anticoloniale mais condamner la confiscation de l’indépendance et l’illégitimité de ceux qui y ont participé ».

Karima Dirèche pense que, contrairement aux idées reçues, les Algériens s’intéressent à leur histoire « Le Hirak a montré que les Algériens ont une connaissance intime de leur histoire, qui a résisté aux instrumentalisations du pouvoir. Les pancartes et les mots d’ordre des manifestants font référence à un besoin d’une narration “juste” qui reconnaît les siens, débarrassée de toutes les falsifications et impostures ». Elle ajoute qu’« en occupant ainsi l’espace public, les Algériens réinventent un patriotisme qui leur est cher, loin des commémorations officielles et insipides vidées de leur sens historique. Et sans doute une aspiration de la société algérienne à une plus grande justesse de la “vérité historique”, conjuguée à une demande de justice réparatrice et à une reddition des comptes ».

« La rhétorique d’Etat contre-productive dans l’épisode de l’interdiction de l’emblème amazigh »

Karima Dirèche a souligné également que « les acquis de la mobilisation citoyenne ont permis, à l’échelle de l’opinion publique, de mettre à distance les récits et discours d’Etat usés jusqu’à la corde ». Elle revient sur la période où des activistes ont été arrêtés et présentés devant la justice pour avoir brandi le drapeau amazigh ainsi que la stigmatisation de la Kabylie. Elle explique qu’« il était très intéressant, par exemple, de voir comment la rhétorique d’Etat du séparatisme kabyle a été contre-productive dans l’épisode de l’interdiction de l’emblème amazigh ».

Elle ajoute : « On a observé un large consensus autour de la pluralité ethnique et culturelle du pays. En ce sens, l’apprentissage de la culture citoyenne qu’a constitué le Hirak depuis son émergence dans le paysage politique a fait dire : “2001, on nous a séparés ; 2019, on va les briser”. Ce consensus, “Nous sommes tous Algériens”, résonne comme une réconciliation nationale souhaitée par le bas et dans l’espace public partagé désormais par un très grand nombre d’Algériennes et d’Algériens ».

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