Hommage à Smaïl Goumeziane

J’ai connu Smaïl Goumeziane en 1967, lors de la rentrée universitaire lorsque, jeune fils d’émigrés algériens en France, il revenait en Algérie pour y faire ses études supérieures. Cela renseignait déjà sur son patriotisme.

Surveillants au lycée Okba, nous avons partagé la même chambre à la cité universitaire Trolard durant une année, ce qui contribua à renforcer une amitié forte et sincère qui allait durer, même lorsque, les années suivantes, il quitta la cité universitaire pour résider ailleurs, en ville. Bien qu’inscrit en sciences économiques, il fréquentait beaucoup la fac de Lettres, où il s’était lié également avec d’autres compères de la section de philo, mais aussi avec des étudiants de littérature française, d’anglais, d’histoire… Nous étions si peu nombreux à l’époque ! Très sociable et très attachant, il avait aussi d’autres ami(e)s ailleurs, parce que Smaïl n’était d’aucun clan, d’aucun groupe, d’aucune secte. Ce qui n’enlevait rien à la fidélité qu’il pouvait avoir.

Pendant toutes nos années d’études, et même après, lorsque nous sommes devenus enseignants, les liens sont restés très forts. Je me souviens de sa brillante soutenance de DES sur la rente foncière avec le défunt Cheikh Lakhdar Benhassine (Allah yerahmou), à la fin de laquelle j’ai réussi à obtenir de lui l’exemplaire de soutenance «Le ballon du match», selon sa propre expression que je garde encore jalousement. Une soutenance et un travail dont tout le monde continuait à parler longtemps après.

Ce n’est qu’après mon départ à Constantine que l’éloignement a, petit à petit, distendu les liens. Mais l’affection et l’estime demeuraient intactes.
J’ai repris contact avec lui après qu’il eût quitté le ministère, et nous avons recommencé à nous revoir à plusieurs reprises, soit à Alger, soit à Paris. La dernière fois ce fût en 2017, au Salon du livre à Paris. Les aléas et les vicissitudes du temps ont fait que ce fût la dernière fois.

Pour tous ces souvenirs, et beaucoup d’autres encore qui me reviennent aujourd’hui avec beaucoup de tristesse et d’émotion, je voudrais témoigner, au nom d’une amitié sincère et affectueuse, non des qualités intellectuelles et professionnelles de Smaïl, qualités que personne n’ose contester et que tout le monde loue, même ses adversaires politiques, qui n’ont pourtant pas été tendres avec lui, mais de ses qualités morales et humaines. Smaïl était un homme à l’engagement fidèle, simple et généreux. La fonction ministérielle par exemple (il a été ministre du Commerce dans le gouvernement de Mouloud Hamrouche), ne lui est jamais montée à la tête. Et lorsque je l’ai revu après qu’il l’ait quittée, j’ai retrouvé chez lui, intacte, cette manière de force tranquille qui lui faisait appréhender les événements avec lucidité et sérénité et surtout avec cette qualité qui lui était particulière : un humour de l’intelligence, un humour de la langue et de l’esprit.

Il pouvait sortir un bon mot, fin, intelligent, à propos de n’importe quelle situation. Je me souviens de quelques anecdotes succulentes, comme la fois où, assis à la terrasse du cercle Taleb, qui était, avec la brasserie des facultés et la «cafette» les annexes de la fac puisque les discussions et les débats s’y prolongeaient après les séances de cours ; assis donc à la terrasse, le garçon vient nous demander : «Bonjour, messieurs, qu’est-ce que je vous sers ? La main, mon pote», répondit Smaïl. Ou alors cette réplique que notre ami Fouad Soufi m’attribue à tort, adressée à un chauffeur de taxi : «Taxi, vous êtes libre ? Oui, alors vive la liberté !» L’humour était chez lui une sorte d’élégance de l’esprit, un peu à la manière d’un Pierre Dac ou d’un Alphonse Allais.

Son engagement pour toutes les causes de justice et de progrès ainsi qu’un patriotisme lucide, que l’on retrouve dans tous ses travaux, n’ont jamais été pris en défaut, et il était toujours disponible à chaque sollicitation qui allait dans le sens de ses convictions. C’était aussi un homme discret. Sa seule façon de se montrer, c’était par le travail, les publications. Lorsque je l’ai sollicité pour le numéro de Naqd sur l’économie de rente et la culture rentière, sachant que c’était l’un des mieux placés pour en parler, il n’a pas hésité une seconde. Son article ouvre le numéro.

Très profondément enraciné dans son appartenance kabyle, il n’y avait cependant chez lui aucune exclusive. Intellectuel de talent et de valeur, il avait l’Algérie au cœur, une Algérie qu’il espérait ouverte, sereine, juste à l’égard de tous ses enfants et pour laquelle il a tant donné. Pour cela, et pour tant d’autres choses, mais surtout pour cela, Smaïl va nous manquer.

Qu’il repose en paix.

A son épouse Mériama, à ses enfants et à tous ses proches, je voudrais, en ces moments douloureux, les assurer de ma fraternelle amitié et leur présenter mes plus sincères condoléances.

 

Par Hafidh Hamdi-Cherif


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